UNE SEMAINE DE LUTTE A TOULOUSE

Jeudi 22 décembre 2005, par cnt // Quartiers

Avant même qu’il ne se passe quoi que ce soit dans l’agglomération, d’importantes forces de répression ont convergé vers Toulouse le vendredi 4 novembre. Dès lors, la police "met la pression" sur le grand Mirail, comme elle l’avait fait voici quelques mois*1.Les mêmes causes produisant les mêmes effets, des incidents éclatent immédiatement.

Au sein de la CNT-AIT, la discussion entre les militants appelés à une assemblée générale n’a pas besoin d’être longue. Une position unanime émerge et un premier tract est rédigé collectivement dans la foulée. Après avoir rappelé le sens de la crise, dénoncé les mensonges des politiciens et des médias, il se conclut par "Il est grand temps de nous attaquer aux véritables causes de la violence que nous subissons. Partout, il est temps d’élargir solidairement la lutte. Organisons, là où c’est possible, des rencontres, des manifestations, des grèves contre la violence de l’Etat et du capital".

Le ton est donné : solidarité avec la lutte, dénonciation du rôle criminel de l’État et du capital, appel à manifester et à faire grève, ce sera du début à la fin notre position.

 Dimanche 06/11/2005 - Des habitants dans la rue

En ville : distribution de 1 000 tracts sur les marchés (Saint-Sernin, Saint-Aubin).

A la Reynerie, bonne surprise en soirée : quelques dizaines de parents sont spontanément descendus dans la rue pour protéger les gosses face aux 300 CRS armés jusqu’aux dents. Nous (les militants CNT-AIT du quartier) nous joignons immédiatement à eux, d’autant que nous ne sommes pas des inconnus pour plusieurs d’entre les présents et que les choses sont plutôt claires. Certes, le groupe informel qui se constitue ainsi est très hétérogène (pour être exact, précisons que tous les soirs des militants du PC, parfois quelques chevénementistes et quelques intégristes musulmans ainsi que des militants catholiques s’y joindront). Malgré tout, ici, on comprend la révolte des jeunes et on le dit : "Ce sont nos enfants" rappelle un voisin. Et, si tout le monde aspire à une vie paisible, personne n’est dupe du discours médiatique : on sait trop d’ou vient la violence. Quand les vannes de la dénonciation s’ouvrent, ce n’est pas contre les "racailles", c’est contre le chômage, les violences policières, la misère, la ségrégation scolaire, les loyers, la gestion des HLM, le prix des aliments et celui de l’eau, ... la liste est longue !

Certes, l’incendie de l’école troublera quelques participants de ce groupe informel. Mais, même à leurs frais, certains restent solidaires. Comme ce jeune ouvrier d’entretien, dont la voiture à été une des premières à flamber, et qui tout en se demandant comment il irait au travail le lendemain, est venue se joindre à nous "parce que je suis comme eux". D’ailleurs, ce groupe n’est pas coupé des plus jeunes. Certains, à plusieurs reprises, viendront, dans la semaine, discuter avec nous. Ce ne sont pas les arguments qui leur manquent, ni le raisonnement !

Contrairement à l’image négative que les médias et les pseudo-intellectuels à la solde du pouvoir s’ingénient à donner, le niveau de réflexion, la conscience politique sont sûrement plus élevés chez ces jeunes que chez des millions de spectateurs de la Star Ac’ et autres niaiseries télévisuelles de masse.

Dans la soirée, des affrontements ont lieu rue de Kiev suite au tabassage d’un jeune dont le seul crime avait été de conduire son scooter sans casque !

La nuit, un hélicoptère armé d’un puissant projecteur ne cesse de tourner au-dessus du quartier traquant les révoltés ... Il passe au ras des immeubles, dont les vitres tremblent. On ne peut pas dormir. Les enfants ont peur.

 Lundi 7/11/2005- Action antisolidaire des syndicats de chauffeurs

En ville : 4 000 tracts CNT-AIT sont distribués pour appeler à manifester et à faire grève. Ces tracts sont bien reçus. Une vingtaine de compagnons qui distribuaient vers 21 heures ont été pris pour "des bandes de jeunes circulant au centre ville" par des journalistes (FR3 édition 23 heures ).

A la Reynerie : En fin d’après-midi, un bus flambe. Les CRS lancent des grenades sur tout ce qui bouge. En voulant éloigner une grenade tombée tout près d’un groupe d’enfants, un jeune homme perd la main droite. Pendant ce temps, comme ils l’avaient fait à la suite du meurtre du jeune Habib par un policier*2, les chauffeurs décident d’exercer immédiatement leur "droit de retrait" occasionnant une pagaille brutale jusqu’au lendemain (toute la journée), dans toute la ville. Par cet acte anti-solidaire, les traminots, totalement soutenus par l’ensemble des syndicats (dont SUD) criminalisent encore plus les jeunes de la Reynerie en les faisant passer aux yeux des autres habitants pour responsables de la paralysie de la ville. Pour couronner le tout, le métro est coupé.

En soirée, le groupe informel s’interpose, en haut de la rue de Kiev, devant les forces de répression pour éviter toute nouvelle exaction. On évoque la possibilité d’organiser une manifestation en ville.

 Mardi 08/11/2005 - La venue de Sarkozy remet le feu aux poudres.

Les Jeunes libertaires et la CNT-AIT distribuent des tracts à la fac du Mirail (située à moins de 500 mètres de l’épicentre des événements) et dans plusieurs lycées,.. Des militants assurent une première présence au tribunal (soutien aux personnes passant en comparution immédiate). Une délégation, issue du Mouvement des femmes du quartier (association de fait, non déclarée, non subventionnée) va à la préfecture.

A la Reynerie : vers 18 heures un rassemblement, auquel participent beaucoup de femmes et beaucoup des personnes du groupe informel, s’organise place Abbal. Le discours des habitants va dans la droite ligne de ce qui se disait au comité de soutien aux incarcérés après les émeutes du 20 mars*3. Alors que tout est calme, vers 19 heures, l’annonce de l’arrivée de Sarkozy à Toulouse remet le feu aux poudres. Des affrontements sporadiques mais violents ont lieu entre des jeunes et deux escadrons de gendarmes mobiles. Vers 22 heures, les gardes mobiles font dégager les deux derniers groupes d’adultes qui restent dans la rue (un groupe pour chaque escadron) pour faire place a son Excellence, Mr le Ministre de l’Intérieur et du Désordre Public.

Fait nouveau : à partir de cette date, la CNT AIT est moins
seule. Un tract, sans signature, est distribué en ville pour appeler à un rassemblement à 22 h au Capitole : 300 manifestants seront présents à ce moment devant la mairie de Toulouse (moitié des militants libertaires et autonomes, moitié des jeunes, dont un de la Reynerie qui a pris la parole au mégaphone). Absence totale des gauchistes et autres politicards.

 Mercredi 09/11/ 05 : La démocratie s’arrête aux Arènes.

Reprise des transports en commun. Mais toutes les lignes desservant le Mirail s’arrêtent à 17h, puis les jours suivants à 20h. Comme le fait remarquer ironiquement un compagnon "la démocratie s’arrête aux arènes" (dernière station de métro ouverte sur la ligne). Si on ajoute à cela l’important dispositif policier qui encadre ces quartiers, les rondes continuelles d’hélicoptères qui n’ont pas cessé depuis dimanche, on peut dire que la population vit un véritable état de siège.

Vers 18h, à Reynerie, divers politicards et militants associatifs (SOS racisme, etc.) tentent de prendre contact avec les jeunes. Ceux-ci, pas dupes du double discours de ces militants (qui soutiennent l’état d’urgence), leur demandent poliment mais fermement de partir car "on ne vous voit jamais, sauf quand il y a de l’argent à récupérer". Les politiciens veulent rester là. Pour les faire partir, une voiture est lancée dans une école maternelle (en travaux) puis incendiée. Les CRS lancent des grenades et dispersent les politiciens.

Capitole (22 h - 23 h 30) : Un rassemblement sans étiquette regroupe 300 personnes. Un "pont" commence à s’établir peu à peu entre des habitants du centre et des habitants de banlieue. Il est décidé d’être là tous les soirs 22 heures. Pas d’incidents. Un tag fait son apparition sur la façade de la Mairie "Non à l’urgence, non à l’État". Une partie des personnes présentes partent en manifestation de nuit.

 Jeudi 10/11/2005 La pression policière à la baisse

Jour de marché à la Reynerie. Vers 10 heures, la CNT-AIT et les Jeunes libertaires, diffusent massivement leur tract. De rares personnes ne sont pas du tout d’accord, mais de nombreux habitants nous font savoir qu’ils sont contents de se sentir soutenus sans paternalisme ni mépris. A 12 h15, au même endroit, manifestation citoyenniste (LDH, PS, PCF, CGT, etc.) à laquelle nous ne participons pas bien entendu. Les habitants du quartier restent comme nous à l’écart et regardent très moqueurs tous ces gens venus à la pêche aux voix et aux sous.

En fin d’après-midi, un constat : Manifestement, la police a décidé de faire tomber la pression. Le dispositif policier a été allégé d’un coup, et, au lieu d’avoir le troupeau habituel de "goldoraks" qui nous regarde avec haine, ce sont à peine quelques gardes mobiles, en tenue de ville, qui patrouillent sur la place, presque avenants, semblant chercher le contact avec notre groupe informel, présent comme tous les soirs. Du coup, il n’y a pas d’incident. Vers 21 heures, des jeunes prennent même un ballon et se mette à jouer au foot au milieu des gardes mobiles, qui, après avoir hésité à les dégager, se poussent finalement.

En ville à 20 h, la CNT-AIT organise dans son local une réunion publique d’information. La modeste salle est pleine de gens de tous horizons solidaires avec les habitants des cités.

Une nouvelle manifestation de nuit à lieu.

 Vendredi 11/11/2005 Soutien aux victimes

La présence policière est encore plus discrète. Des habitants ont pris l’initiative d’organiser une soirée en soutien au jeune qui a perdu la main. Dans la rue, il y a de la musique, des merguez, des sandwichs. L’intégralité de la recette (la matière première a été offerte par les uns et par les autres) est destinée à cette famille. Un bon groupe de jeunes et de moins jeunes y participe.

 Samedi 12/11/05 manif sans les habitants du quartier

Depuis le 10/11/2005, très "unitairement" les politiciens ont tenté de faire croire que les habitants de la Reynerie avaient décidé d’organiser une marche avec eux. Tous les médias, élus et autres permanents ont été mobilisés pour cela. Cette manœuvre avait deux objectifs : récupérer les banlieusards dans le giron des prochaines élections présidentielles et faire pièce a l’action de la CNT AIT qui, avant cela, appelait à un rassemblement pour le samedi 12 sur la place du Capitole. Cette manœuvre a échoué assez lamentablement.

Reynerie : A partir de 14 h, à l’appel de ces partis, syndicats et associations, cinq à six cents personnes se retrouvént sur le centre de la place Abbal. Très peu d’habitants du quartier se joingnent à eux (tellement peu, que les organisateurs ont été obligés de le reconnaître). Nous (les habitants) sommes concentrés (en particulier beaucoup de gens du groupe informel, sauf les quelques militants politiques qui, bien sûr étaient de l’autre côté) sur le pourtour de la place, avec pas mal de jeunes, sans rien dire. Quand des organisateurs viennent vers nous pour nous inviter à nous joindre à eux, il ne manque rien ! Tour à tour, ils se font rappeler qu’ils ont soutenu l’état d’urgence, été au pouvoir et rien fait, bouffé des subventions, créé les centres de rétention, ... Un monsieur maghrébin d’un certain âge conclut, avec un petit clin d’œil complice à notre égard : "Pas de récupération, ni politique ni religieuse". Ce à quoi tout le monde à applaudit.

Au Capitole : à 15 h 30, le rassemblement de la CNT -AIT a eu lieu. Il n’a pas été annoncé dans les médias, puisque nous avions décidé de ne leur envoyer aucun communiqué. En effet, étant donné leur rôle dans la criminalisation de la population des banlieues nous avons trouvé indécent de nous adresser à eux. Malgré cela, au seul appel de la CNT- AIT, près de trois cent personnes se sont réunies face à la mairie, avec, en particulier des mères de famille de la Reynerie et d’autres habitants de tous âges. Discussions très intéressantes. Prises de contact pour mettre en place un soutien aux victimes de la répression.

  conclusion

Il est sûr que ce mouvement n’a pas bénéficié de l’élargissement social qu’il méritait. En particulier, les syndicats, quand ils n’ont pas attaqué les jeunes (comme on l’a vu avec l’exemple des chauffeurs de bus) se sont bien gardés de toute action qui aurait pu permettre la moindre généralisation. Eux, qui prétendent "faire reculer le pouvoir", "défendre les travailleurs", "mettre le gouvernement à genoux" ont attendu que les banlieues soient redevenues calmes pour reprendre leurs traditionnelles grèvettes à la SNCF, dans l’éducation nationale... De notre côté, ce n’est pas vraiment une surprise, nos moyens, à eux seuls, ne nous ont pas permis d’atteindre les objectifs qui auraient été souhaitables. Au moins aurons-nous essayé. Au moins aurons-nous fait acte de solidarité. Au moins aurons-nous contribué à préparer un autre futur.

Les militants CNT-AIT du Mirail